Marx et la critique du programme de Gotha (suite) : nouvelles lectures

, par Henri Maler

Comment comprendre le passage de la critique du programme de Gotha par Marx ? À cette question j’ai partiellement tenté de répondre dans un article précédent : « Marx et la critique du programme de Gotha ». On tentera ici de confronter cette interprétation aux lectures proposées par Lénine, Lucien Sève et Isabelle Garo. On trouvera une petite bibliographie de ces lectures à la fin de cet article.

Les essais de marxologie tatillonne, surtout quand ils peuvent sembler talmudiques et besogneux, ne peuvent se justifier qu’à condition que l’on puisse faire valoir leur portée. Dans le cas qui nous occupe, les interprétations proposées ont un même enjeu : déterminer dans quelle mesure Marx en distinguant deux phases de la société communiste expose les deux étapes d’un stratégie » ou les moments logiques d’une réfutation. Ou bien ?

Allons droit aux principales conclusions. Alors que Lénine, suivi en cela par Lucien Sève, soutient que la distinction des phases de la société communiste à une portée stratégique, Isabelle Garo soutient qu’il n’en est rien. Et sur ce point, je crois qu’elle a raison. Mais en inversant l’interprétation orthodoxe, elle efface, me semble-il, les particularités et ambiguïtés de la critique de Marx.

Pour tenter d’y voir plus clair, il convient de reprendre les fil de son argumentation. [1] Après une première salve de critiques, Marx entreprend de contester l’idée selon laquelle « tous les membres de la société peuvent bénéficier par droit égal à l’intégralité de l’apport du travail ». Premier moment de la critique : Marx s’étend sur « l’apport intégral », en contestant la notion « d’apport du travail », puis la possibilité pour les producteurs et chaque producteur de bénéficier de « l’intégralité de l’apport du travail » . Or, dit Marx, il faut soustraire « le remplacement des moyens de production utilisés » , « une fraction supplémentaire pour étendre la production » , « un fond de réserve ou d’assurance contre les accidents. Une fois effectuées ces diverses « défalcations » (p.55) : le producteur ne peut bénéficier que d’un « apport réduit » (p.56). Comment répartir cet apport ? C’est à cette question que Marx répond en distinguant deux « phases » de la « société communiste » : une première phase coïncidant avec la sortie du capitalisme et « une phase supérieure » de développement de la société communiste.

Comment comprendre cette distinction ?

La thèse des deux étapes

C’est Lénine qui, plus que tout autre, a consacré, dans L’Etat et la Révolution, l’interprétation orthodoxe, selon laquelle Marx présenterait ici deux étapes distinctes - deux phases (et deux seulement) - du dépassement du capitalisme et développement de la société communiste en accordant à cette distinction une portée historique et stratégique. [2] L’étape communiste proprement dite (la phase supérieure) succéderait à une première étape, hâtivement désignée comme « socialiste ».

Lénine, il est vrai, concède, mais comme une question de vocabulaire, que Marx évoque deux phases de la société communiste. À deux reprises, il indique que la première phase désigne un ordre social « que l’on appelle habituellement socialisme et que Marx nomme la première phase du communisme » [3] et évoque cette première phase de la société communiste « que l’on appelle ordinairement socialisme habituellement socialisme ». [4] Mais peu attentif à l’enjeu proprement politique de cette différence de dénomination, il ouvre la voie à la conception d’une double transition au communisme : une transition du capitalisme à une phase préalable (devenue socialisme) et une transition de cette forme inférieure à la phase supérieure (ou communisme proprement dit). [5]

Ainsi se trouverait présentée une anticipation du passage au communisme : « Sans se lancer dans l’utopie, Marx a défini plus en détail ce qu’on définir maintenant de cet avenir, à savoir : la différence entre la phase (le degré, l’étape) inférieure et la phase supérieure de la société communiste ». [6] Plus loin, s’agissant de la première phase,, il écrit : « Marx entreprend l’analyse concrète des conditions de vie dans une société où le capitalisme n’ existera pas » . [7] Force est pourtant de constater que, pour l’essentiel, l’analyse concrète de la « première phase » ne s’attarde que sur la répartition des biens de consommation en fonction du travail de chaque producteur. Et Lénine d’indiquer simultanément qu’il n’est pas possible de savoir quand et comment sera atteinte la « phase supérieure » et d’en promettre l’avènement . [8] Ajoutons qu’il n’est pas anodin que Lénine surinterprète le texte qu’il aborde,, en raison même de l’objet de sa brochure, sous l’angle des conditions du rôle de l’Etat et des conditions de son dépérissement.

Lucien Sève explique vigoureusement et à plusieurs reprises que la distinction entre socialisme et communisme n’est nullement une simple question de vocabulaire [9]. En vérité, il s’agit d’une claire démarcation. Lucien Sève dénonce dans la distinction et l’enchaînement entre le socialisme et le communisme une « manipulation cruciale de de la pensée de Marx » [10] et souligne, quelques année plus tard que « Socialisme et communisme ne sont pas des synonymes pour Marx ». [11] Lucien Sève souligne ainsi les enjeux : « L’opposition (…) n’est en rien ici celle de deux moments de la transformation sociale, ; elle est entre deux courants dans la manière de la concevoir et d’y travailler. ». [12] Et de dénoncer « un grossier trucage textuel maquillant en phases successives deux visées bien alternatives (…) ». [13] Et de récuser les tentatives d’effacer qu’il s’agisse bel et bien d’une opposition [14].

Mais ce démontage étant effectué, Lucien Sève soutient que la critique du programme de Gotha expose effectivement ce qu’il nomme « la thèse des deux phases » [15] et attribue à cette thèse une portée historique, voire stratégique. Or s’il est clair qu’il serait vain d’effacer la distinction proposée par Marx (nous y reviendrons), encore faut-il s’entendre sur son sens et sa portée.

Première remarque que je crois décisive : si Marx distingue expressément deux phases et suggère, ce faisant, l’existence d’un processus de transformation de la société communiste, non seulement il mentionne « une phase supérieure », mais surtout il n’indique nullement qu’il n’y en aurait que deux.

De surcroît, comme le souligne Isabelle Garo, la distinction entre les deux phases est mentionnée une seule fois dans l’œuvre de Marx. [16] Lucien Sève lui répond que cette distinction est semblable à la distinction entre la subsomption formelle et la subsomption réelle du travail sous le capital, telle qu’elle est exposée par Marx. [17] Et de se référer au Chapitre VI (inédit) du livre I du Capital. [18] Interprétation séduisante, mais extrapolation forcée : rien ne permet de penser que c’est un processus du même ordre qui est analysé ou même suggéré dans la critique du programme de Gotha. Et surtout on ne saurait confondre une critique rigoureuse du développement avéré du capitalisme et l’anticipation indémontrable des phases de développement de la société communiste.

Force est d’admettre que Marx n’expose pas et, a fortiori, de ne prescrit pas ici une stratégie, de quelque façon qu’on entende la présence d’énoncés stratégiques dans l’œuvre de Marx. À cela plusieurs raisons viennent compléter les remarques précédentes :
- L’ensemble du passage ponctué par la distinction entre deux phases est exclusivement centré sur le problème de la répartition ;
- Les conditions du passage à la « première phase » ne sont pas énoncées et c’est encore plus vrai du passage à « une phase supérieure ». Du moins à cette étape du démontage de La Critique du programme de Gotha.

Pour tirer des conclusions stratégiques de cette distinction, non seulement il faut postuler qu’il n’en existerait que deux, mais surtout, il faut importer d’autres passages de la critique et d’autres textes de Marx. Notamment sur la dictature du prolétariat et les transformations du mode de production.

Rien n’indique dans le texte quels sont le processus (ou les processus) et les modalités de la transformation révolutionnaire du passage initial à la première phase (dont on apprend seulement qu’il s’ agit ou s’agirait d’un « douloureux enfantement » sur lequel la critique de Marx ne dit pas un mot) et encore moins du passage à « une phase supérieure ». Ne sont indiqués ici que les caractères de chaque phase qui influent sur la répartition.

L’évocation de la première phase elle-même, du moins telle qu’elle présentée ici, est assénée sans que rien ne vienne attester sa possibilité et les conditions de son effectuation. Cette évocation souligne tout au plus que la répartition des biens de consommation, une fois « l’apport intégral du travail » ramené à un « apport réduit », ne peut valoir que dans une phase initiale (et mutilée) de transformation de la société communiste : « la première phase de la société communiste telle qu’elle vient de sortir de la société capitaliste (…) » (p. 59). Cette évocation peut se lire de la façon suivante : à supposer que les biens de consommation puissent être répartis comme le propose le programme de Gotha, cette répartition signalerait une sortie inachevée du capitalisme et sa conformité au droit égal serait celle du droit bourgeois qui entérine des inégalités effectives : « (…) comme tout droit, c’est dans son contenu un droit de l’inégalité « (p.59).

Autant dire que, la première phase n’est à aucun titre une phase socialiste, pleinement définie et close, stratégiquement fondée sur les conditions de sa possibilité et de son effectuation. En l’absence de toute référence précise aux conditions de sortie du capitalisme, la référence à une première phase est une assertion argumentative qui ne repose sur aucune démonstration historique et stratégique.

Et ce qui est vrai de cette première phase l’est a fortiori de la « phase supérieure » : alors que Marx, dans d’autres textes, précise les conditions de possibilité d’une société communiste conforme à ce qui est évoqué ici comme « une phase supérieure », il n’en dit rien ici . Rien n’explicite quelles peuvent être, les conditions d’existence de ces possibilités : la disparition de l’asservissante subordination des individus à la division du travail », la transformation du travail de simple moyen de vivre, ,en « premier besoin vital », « le « développement des individus à tous égards », un accroissement des forces productives tel que « toutes les sources de la richesse jailliront avec abondance ». Mais surtout rien n’indique, du moins dans ce contexte précis, quelles seraient mais les modalités d’effectuation de ces possibilités sur lesquelles reposerait le dépassement de « l’horizon borné du droit bourgeois » (p.59-60). Toutes ces visées n’ont ici aucune portée stratégique.

Jusque-là, notre interprétation converge et même coïncide avec celle que propose Isabelle Garo sans qu’il soit nécessaire de la citer. Mais…

L’hypothèse des phases logiques

Isabelle Garo voit dans la critique de Marx une intervention tactique et pédagogique qu’elle éclaire par une fine analyse du contexte politique de sa rédaction et par l’objectif de se démarquer des thèses de Ferdinand Lassalle. [19] Mais si ce contexte et cet objectif éclairent la structure de l’argumentation, ils ne dispensent pas de l’analyser pour elle-même.

À la thèse deux étapes, Isabelle Garo propose une toute autre hypothèse de lecture. Cette hypothèse est la suivante : « Marx n’y propose en réalité aucune distinction de phase, son objet n’étant nullement de définir le socialisme et le communisme, mais de présenter comme crucial le problème de la transition et des médiations politiques dans le contexte des transformations du mouvement ouvrier. » ( p.98). Deux affirmations dans la même phrase : si la seconde porte sur les énoncés stratégiques que l’on trouve dans l’ensemble de l’œuvre de Marx, seule la première nous importe provisoirement ici.

Peut-on réellement affirmer que Marx ne propose ici « aucune distinction de phase », alors qu’il le fait expressément ? Et, s’agissant de la première phase, qu’ « il ne s’agit nullement de décrire un moment historiquement premier » (p. 110), mais d’exposer « une illusion à corriger » (p. 111). Ou encore soutenir que « la description de la première phase » est « une simple concession rhétorique » (p.115) qui expose « une phase logique, plus qu’une phase réelle » (p.116) ?

Pour soutenir son interprétation, Isabelle Garo recourt à des arguments que l’on peut considérer comme auxiliaires, mais qui altèrent sa démonstration.

À plusieurs reprises, Isabelle Garo affirme que Marx ne dit pas un mots de la transformation de la propriété. Sous une forme aussi abrupte, cette affirmation est approximative ou inexacte. Ainsi, pour contester l’interprétation de Lucien Sève, Isabelle Garo soutient que Marx « ne dit pas » que la socialisation de l’appareil productif concerne la première phase. (p.112). Plus loin, elle affirme que la remise ne cause de la propriété capitaliste des moyens de production n’est pas présente ici (p. 113-114) et que le texte ne traite à aucune moment , « des mesures de de réappropriation collective comme étape première étape de dépassement du capitalisme » (p. 114), que la « socialisation des moyens de production » est une « expression manquante » (p.119). Et d’insister, quand Marx souligne qu’il faut commencer par la production que c’est « seulement ici qu’est fait mention des conditions de productions devenues propriété collective des travailleurs eux-mêmes » (p.120).

Or je crois fondé de réaffirmer ce que je relevais dans le précédent article. On ne peut pas tenir pour complètement négligeable que Marx, ne serait-ce que pour justifier, dans une intention manifestement critique, l’appellation de « société communiste », reprenne à son compte la formulation du programme selon laquelle « il vise une société où les moyens de travail sont un bien commun et le travail collectif est régulé de façon communautaire » (p. 55) et laisse entendre, qu’il s’agit, dès la première phase, d’ « une société de forme coopérative fondée sur la possession commune des moyens de production » (p.57). » Ce faisant, en évoquant une « société de forme coopérative », Marx anticipe sa critique des « coopératives aidées par l’État » préconisées par le programme une critique qu’il a déjà formulée dans Le Capital, en visant Lassalle. [20] Mais il me semble unilatéral d’affirmer que « Marx n’a cessé de penser que les sociétés coopératives sont un leurre » (p.106). Un leurre en effet si on attend de ces sociétés coopératives qu’elles permettent par elles-mêmes de dépasser le capitalisme, Mais une modalités de transition, si elles sont associées à l’appropriation collective et, dans un premier temps, étatiques des moyens de production.

Autant d’indications qui suggèrent que la distinction entre les phases appelle une interprétation plus précise que celle que propose Isabelle Garo.

Celle-ci s’étonne en outre de l’insertion par Marx de références tacites à des positions empruntées à des conceptions qu’il récuse. En l’occurrence, nous allons y revenir, l’attribution de « bons de travail » et la passage à une répartition « à chacun selon ses besoins ». S’agit-il pour autant de concessions, du moins apparentes, au « socialisme vulgaire », dictées par une visée tactique ou pédagogique destinée à se faire comprendre de cette variété du socialisme vulgaire : le socialisme lassalien qui sous-tend le programme de Gotha ?

Marx attribue à la « première phase », la thèse d’une mesure par le temps de travail de « la part individuelle de chaque producteur dans le travail commun ». Mais Marx indique ici que cette mesure ferait l’objet d’une « attestation » : le producteur « reçoit de la société une attestation disant qu’il a fourni tant et tant de travail (…) et, avec cette attestation , il retire aux stocks sociaux des moyens de consommation l’équivalent de ce que coûte sa quantité de travail ».(p.57-58).

À première vue, une telle présentation peut sembler troublante et laisser penser que Marx reprend à son compte la théorie proudhonienne des « bons-heures » ou la proposition de John Gray, « en modérant curieusement les critiques radicales déjà formulées auparavant » (p.104). [21] Or ce que Marx conteste c’est que les « bons de travail » puissent remplacer la monnaie être un remède dans une société capitaliste reposant sur l’échange de marchandises. Ici au contraire il présuppose que, même dans une première phase, les produits ne s’échangent pas en fonction de leur valeur (p. 57) : présupposition ambiguë, si l’on songe qu’il s’agirait d’une société qui vient de « sortit du capitalisme ». Il ne s’agit pas à proprement parler d’une modération des critiques antérieures. Celles-ci dénonçaient les illusions inhérentes à des mesures de remplacement de la monnaie par de bons horaires présentées comme des mesures de de transformations radicales dans le cadre de la société existante. Ici il prend soin d’indiquer qu’il s’agirait d’une attestation fournie dans une société dans laquelle les producteurs n’échangent pas leurs produits. Il ne s’agit donc pas ou pas seulement d’une simple concession pédagogique.

Ainsi en va-t-il également de la reprise de la formule de Louis Blanc : « de chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins » . [22] Une telle reprise qui figure déjà, sans attribution à son auteur, dans L’Idéologie Allemande [23] (ainsi qu’Isabelle Garo le mentionne dans un autre contexte [24]) ne signifie pas que Marx souscrive au socialisme de son auteur, puisque Marx précise les conditions de son application dans un contexte incompatible avec le socialisme de Louis Blanc.

Marx n’est pas avare de réfutations des propositions formulées par ses prédécesseurs ou ses contemporains. Mais il est relativement fréquent qu’il reprenne certaines d’entre elles en les inscrivant dans sa propre démarche qui en infléchit ou en modifie le sens. Opérations de filtrage et de sauvetage, qui mettent à l’épreuve les propositions et les formulations les plus diverses pour valider leur consistance. Elles s’inscrivent dans la visée ou les simulations d’un avenir possible . De telles simulations ne peuvent valoir que comme des simulations hypothétiques, particulièrement quand font l’objet d’assertions. [25]

Ce sont de telles simulations que présentent les deux phases.

Deux simulations hypothétiques

Le recours au présent et au futur de l’indicatif (et non au conditionnel) dissimule, sous des dehors catégoriques, des énoncés en vérité hypothétiques. « Ce à quoi nous avons affaire ici », écrit Marx s’agissant de la première phase, avant d’affirmer, en mettant au futur, ce qui sera réalisé dans « une phase supérieure », sans que les conditions d’instauration de ce futur ne soient présentées ici.

S’agissant de la « première phase » et particulièrement de de la répartition du produit du travail, leur présentation par Marx relève d’une telle simulation. Celle-là même que Marx propose dans Le Capital.

« Représentons-nous une société d’hommes libres travaillant avec des moyens de production communs et dépensant d’après un plan concerté leurs nombreuses forces de travail individuelles, comme une seule et même force de travail […]. Le produit total des travailleurs unis est un produit social. Une partie sert à nouveau comme moyen de production et reste sociale, mais l’autre partie est consommée et par conséquent doit se répartir entre tous. Le mode de répartition variera suivant l’organisme producteur et le degré de développement historique des travailleurs.

« Supposons, pour mettre cet état de choses en parallèle avec la production marchande, que la part accordée à chaque travailleur le soit en raison de son temps de travail, le temps de travail jouerait ici un double rôle ; d’un côté, sa distribution dans la société règle le rapport exact des diverses fonctions aux divers besoins ; de l’autre, il mesure la part individuelle de chaque producteur dans le travail commun, et en même temps la portion qui lui revient dans la partie du produit commun réservée à la consommation. Les rapports sociaux des hommes dans leurs travaux et avec les objets utiles qui en proviennent restent ici simples et transparents dans la production aussi bien que dans la distribution [26]. »

Dans un autre contexte, Isabelle Garo elle-même, présente ce passage comme un « société imaginée » : un texte qui « fait office de contrepoint, hypothétique, afin de mieux souligner l’opacité du monde économique : le communisme est ici une expérience de pensée, l’abolition présupposée de la loi de la valeur permettant la rationalisation des rapports sociaux. » [27]

Ce qui est présenté dans Le Capital, comme une représentation ou comme une hypothèse (« Supposons ») est présentée de façon affirmative dans la Critique du programme de Gotha  : « Au sein d’une société de forme coopérative fondée sur la possession commune des moyens de production, les producteurs n’échangent pas leurs produits : de même le travail fourni pour obtenir ces produits n’apparaît pas comme valeur de ses produits, comme une qualité réelle qu’ils possèdent, puisque maintenant, au contraire de ce qui se passe dans la société capitaliste, les travaux individuels existent de façon immédiate, et non plus détournée, comme composante de la totalité du travail. »

Simulation donc et non énoncé stratégique. Ce qui encore plus vrai de la présentation d’ « une phase supérieure » dont l’accomplissement est masqué par la futurition et, comme l’indique Isabelle Garo, par « l’anonymat du processus » (p.113). Simulation encore. Sans doute peut-on repérer dans l’œuvre de Marx, et notamment dans Le Capital, comment le capitalisme crée certaines conditions requises pour que chacun obtienne satisfaction selon ses besoins, mais le chemin est long des conditions requises aux conditions remplies.

Il n’en demeure pas moins que Marx distingue expressément deux phases . Et cette distinction repose sur deux simulations hypothétiques qui tracent en pointillées une conception de la société communiste irréductible à une définition en acte ou, en d’autres termes, à une présentation stratégique.

Revenons au point de départ. À la thèse deux étapes, Isabelle Garo oppose une toute autre hypothèse de lecture : « Marx n’y propose en réalité aucune distinction de phase, son objet n’étant nullement de définir le socialisme et le communisme, mais de présenter comme crucial le problème de la transition et des médiations politiques dans le contexte des transformations du mouvement ouvrier. » ( p.98).

Deux affirmations dans la même phrase, auxquelles on peut opposer deux objections.

Première objection : Isabelle Garo efface purement et simplement la distinction que Marx expose expressément. Comment la comprendre ? La distinction entre les phases est un procédé d’exposition de la critique et non la présentation des étapes d’une stratégie. Ce sont les deux moments d’une même réfutation : la présentation d’ « une phase supérieure » complète et de parachève la critique d’une répartition conforme au « droit égal », en exposant à quelles conditions le « droit bourgeois » peut être dépassé. On peut donc soutenir, comme je l’ai fait moi-même, que la distinction entre les phases est avant tout un procédé auxiliaire - pour ne pas dire un artifice - de réfutation du programme de Gotha.

Et seconde objection : cette distinction repose sur deux simulations hypothétiques qui tracent en pointillées une conception de la société communiste irréductible à une définition en acte ou, en d’autres termes, à une présentation stratégique. Or Isabelle Garo postule que Marx ne propose jamais une définition du communisme, aussi vague soit-elle, sans la connecter immédiatement à des énoncés stratégiques. C’est, plus nettement encore, la thèse qu’elle soutient, dans Communisme et stratégie : « La définition de la société communiste ne peut être (…), pour Marx qu’une définition en acte ». [28] Pourtant, on pourrait multiplier les exemples qui contredisent cette affirmation, à commencer par les simulations présentées par … la critique du programme de Gotha.

Selon Isabelle Garo, la définition du communisme serait coextensive à l’élaboration de la stratégie de sa fondation. Et, réciproquement, la stratégie de dépassement du capitalisme coïnciderait avec la définition du contenu du communisme. C’est très exactement ce qui est, me semble-t-il, très discutable. À suivre…

Henri Maler

* * *

Petite bibliographie des lectures de Lénine, Lucien Sève et d’Isabelle Garo

Lénine, L’État et la Révolution (août-septembre 1917), Œuvres, tome 25, éditions sociales, Paris, 1957, p. 413-531.

Lucien Sève, Commencer par les fins. La nouvelles question communiste, Paris, La Dispute, 1999, p. 44-49, avec pour sous-titre « Une manipulation cruciale de la pensée de Marx ».

Lucien Sève, Aliénation et émancipation, Urgence du communisme, 2012, La Dispute, p. 61-67, avec pour sous-titre « Socialisme et communisme ne sont pas des synonymes pour Marx ».

Lucien Sève, Penser avec Marx aujourd’hui, tome IV « Le Communisme ? » Première partie, La Dispute,, 2019, p.312-319, avec pour sous-titre « Controverses sur les “deux phases” de l’édification communiste »

Isabelle Garo, Marx et l’invention historique, Paris, Syllepse, 2012, p.694-132.

Isabelle Garo, Communisme et stratégie, Editions d’Amsterdam, janvier 2019, p. 235-246, avec pour sous-titre « Que faire du programme de Gotha ? »

Isabelle Garo, « Le socialisme introuvable de Marx », article publié dans le numéro 3 (juin 2009) de la revue imprimée Contretemps, et reproduit le 7 mai 2020 sur le site de Contretemps.

Notes

[1Karl Marx, Critique de programme de Gotha, éditions sociales, 2008. La pagination entre parenthèses renvoie à cette édition.

[2L’État et la Révolution (août-septembre 1917), Œuvres, tome 25, éditions sociales, Paris, 1957, chapitre V, p.494-513.

[3op.cit., p.503.

[4op.cit., p.506.

[5Sur cette double transition, voir ce que j’ai tenté d’indiquer dans mon précédent article.

[6Lénine, op.cit., p.502. Souligné par moi.

[7op.cit., p. 502. Souligné par moi.

[8op.cit., p. 506-507.

[9Comme je l’ai rapidement relevé dans l’article précédent, et comme Isabelle Garo, le soutient longuement notamment dans Communisme et stratégie, Editions d’Amsterdam, janvier 2019, p.19-75.

[10Lucien Sève, Commencer par les fins. La nouvelles question communiste, Paris, La Dispute, 1999, p. 44-49.

[11Lucien Sève, Aliénation et émancipation, Urgence du communisme, 2012, La Dispute, p. 61-67.

[12Commencer, op.cit., p.47.

[13Commencer, op.cit., p. 48.

[14Aliénation, op.cit.., note 104, p 60-61.

[15Lucien Sève, Penser avec Marx aujourd’hui, tome IV « Le Communisme ? » Première partie, La Dispute, 2019, p.318.

[16Isabelle Garo relève « l’absence , de toute autre description analogue ou même apparentée dans le reste de son œuvre (…) » Isabelle Garo, Marx et l’invention historique, Paris, Syllepse, 2012, p.102.

[17Aliénation note 106 p.61-62. Et surtout Lucien Sève, Penser avec Marx aujourd’hui, tome IV « Le Communisme ? » Première partie, La Dispute, 2019, p. 312-319, avec pour sous-titre « Controverses sur les “deux phases” de l’édification communiste »

[18Karl Marx, Le Chapitre VI, Manuscrits de 1863-1867 – Le Capital, livre I, éditions sociales, 2010, p.179-210.. Schématiquement : la subsomption formelle du travail sous le capital ne change pas le procès de travail préexistant ; la subsomption réelle est celle d’une transformation correspondant du mode de production capitaliste proprement dit.

[19Isabelle Garo, Marx et l’invention historique, Paris, Syllepse, 2012, p. 99-101. Sauf mention différente, c’est à ce texte que renvoie la pagination entre parenthèses indiquée dans le corps de cet article. Isabelle Garo a soutenu son interprétation dans plusieurs publications qui figurent en Annexe de mon article.

[20Sur ce point, voir les ambiguïtés des potions de Marx que j’ai tenté d’analyser dans les deux articles que j’ai consacrés à la question de l’appropriation sociale : « Marx et l’appropriation sociale (1) : Enjeux et modalités » et surtout « Marx et l’appropriation sociale (2) : Ambiguïtés, dérives et esquisses ».

[21Et de revenir longuement sur ces critiques, de John Gray à Proudhon. (p.104-107) et complète, quelques pages plus loin, en confrontant la critique de Marx au chapitre de l’Anti-Dühring (p.120-123.

[22Sur laquelle Isabelle Garo s’arrête dans Communisme et stratégie, (p. 240-241)

[23L’idéologie allemande, éditions sociales, Paris, 1976, p.554. Cette reprise, sauf erreur de ma part, ne figure pas dans le Manifeste communiste, contrairement à ce qu’Isabelle Garo affirme par mégarde. op.cit., p. 194

[24Communisme et stratégie, op.cit., p. 194.

[25Sur le recours à de telles simulations, voir ce que j’ai tenté d’expliciter dans Convoiter l’impossible, éditions Albin Michel, 1995, p. 321-328. Tentative à laquelle à laquelle pourtant je ne souscrirais pas complètement aujourd’hui.

[26Le Capital, Ed. Gallimard, Pléiade, t. 1, p. 613 ; Le Capital, Livre premier, t.1, éditions sociales, 1969, p. 90.

[27Communisme et stratégie, op.cit., p.213.

[28Communisme et stratégie, op.cit., p.241.